menu language

«Tous les sentiments se justifient et paraissent proportionnels à leurs sujets durant la durée du ressenti - Nicolas Malebranche

LA DIALECTIQUE DES EMOTIONS

  

   Le système dialectique considère une émotion comme étant, suite à un changement de situation, un signal pour faire ou reconsidérer un choix entre deux sentiments opposés.

  

   Une émotion est un débat passionnel. Sentir n’est jamais aussi ardent que quand deux sentiments opposés se remettent en question l’un l’autre, et poussent à faire des choix navrants et déchirants. ‘Imaginez’, dit Jankélévitch, dans « Le paradoxe de la morale », ‘deux conjoints qui ne peuvent vivre ni ensemble, ni séparément, ni l'un avec l'autre, ni l'un sans l'autre, et qui se repoussent en s'attirant’. La dialectique aide sans doute à distinguer et à définir des choses différentes. Cette logique a été pensée par Platon qui stipulait que tout véritable savoir provient de la connaissance simultanée des opposés. Spinoza aussi trouvait qu’on pouvait définir ou connaître quelque chose si un parfait opposé savait le nier, il décrivait les sentiments en paires d’opposés.  Ce principe dialectique donne une nouvelle définition de l’émotion : la soudaine confrontation entre deux sentiments opposés.

  

   Le système dialectique est composé d’une  liste de 65 paires de sentiments opposés, réparties en 18 catégories de causes émotionnelles. Chaque paire (positif et négatif) indique si quelqu’un agit de façon plus (>) ou moins (<) appropriée ou encore si son action est méritée (M) ou imméritée (I). Le système dialectique montre que les sentiments se basent essentiellement sur des jugements et des motivations.  La plupart des sentiments s’évoquent dans l’enjeu entre les dispositions personnelles et les normes sociales, ils mesurent donc ce qui est approprié dans des situations socialement déterminées.

  

   La signification du mot anglais ‘proper’ (1. ce qui appartient à quelqu’un, 2. ce qui est socialement acceptable ou agréable pour les personnes concernées dans des circonstances données) est importante pour nos corps sensibles et donc significative pour notre communication émotionnelle ou notre action vertueuse. Concernant les normes, les sentiments sont autant formateurs que confirmatifs, ils décident souvent de l’exclusion ou de l’inclusion des personnes ou de leurs actions.

  

   Le thème de la propriété des sentiments a été lancé dans « La théorie des sentiments moraux » (1759) d’Adam Smith, mieux connu comme étant l’auteur de « La richesse des nations » et fondateur des sciences économiques. Peut-être que les sentiments remplissent justement des fonctions économiques dans le trafic social, vu qu’ils mesurent le mérite ou la perte de quelqu’un pour un groupe. Les gens ancrés dans leurs sociétés morales ont tendance à juger d’une part selon les normes qui sont en vigueur et d’autre part selon le bon ou mauvais sentiment qu’on leur transmet. Il est recommandé que toute balance éthique soit calibrée et accordée avec celle d’autrui.

  

   En représentant une émotion comme une paire de sentiments opposés, il apparaît que lors de nos expériences émotionnelles, nous nous positionons en fonction des autres (voir aussi Thomas Aquinas à propos des vertus), et ce selon les circonstances. Tous les minima et les maxima ont ou cherchent un milieu harmonieux.

 

   Les sentiments sociaux ont pour sujet le consensus, le désaccord et la (bonne) proportion, dit Adam Smith. Qu’est-ce qui pourrait, autre que la communauté harmonieuse, être le but de la communication émotionnelle, après l’inclusion ou l’exclusion et au-delà du jugement ?

  

   L’éducation et la normalisation sociale ne seraient pas possibles sans une série de signaux qui indiquent si la personne doit adapter son comportement dans l’intérêt du groupe, s’il en sera honoré, ou au contraire s’il tombera dans le déshonneur. C’est exactement à cela que servent les sentiments.

 

   Spinoza (Ethique, 1677) a été le premier à décrire une liste de (16) paires de sentiments opposés et à les mettre en rapport avec des causes émotionnelles spécifiques, que ce soient des relations ou des attentes. Dans le système dialectique il y a plus de paires qui ont été placées dans plus de catégories de causes émotionnelles. De plus ces paires ont été mises dans des tableaux qui représentent la théorie normative d’Adam Smith.  Un premier groupe (de 9 catégories) ont pour sujet un certain rapport entre les personnes, un deuxième groupe (de 6 catégories) a pour sujet la réalisation définitive ou provisoire des expectations posées, un troisième groupe lie certains sentiments avec des fonctions purement cognitives, comme l’imagination, l'implication et le pouvoir de décision.  Pour toutes les distinctions faites, la langue a des mots particuliers et nomme donc autant de sentiments dont chacun est identifiable par des expressions faciales ou des comportements spécifiques.  

   Le nombre réduit des émotions basiques dont se servent les scientifiques à ce jour (aussi bien Descartes que Darwin annotaient une liste de six émotions*, mais toutes différentes) ne permet pas de désigner des patrons dynamiques parmi les sentiments.  Les 130 entrées affectives dont le système dialectique est composé, montrent que le vocabulaire et donc les sentiments sont bien plus variés, multiples et significatifs.

   Le système dialectique est assez raffiné et dynamique pour être le moteur d’un programme informatique, vu que les utilisateurs peuvent s’identifier facilement avec la seule catégorie (personnelle et universelle) des sentiments, parmi lesquels les relations significatives sont nombreuses et importantes.  Chacune de ces 130 entrées peut être reprise en répondant 3 à 5 questions à choix multiple. Une fois l’objectif d’une telle application établi, l’agent artificiel peut choisir de façon autonome une position émotionnelle, que ce soit comme médiateur entre deux utilisateurs ou comme le challenger d’un seul utilisateur.

   Comme les causes et les circonstances qui évoquent nos sentiments sont toujours différentes et déterminées autant personnellement que culturellement, un vocabulaire commun (bien traduit!) est un standard nécessaire.  L’aspiration d’un tel modèle linguistique n’est pas littéraire, par contre son but est de récupérer des significations perdues et de rendre possible un usage dynamique des sentiments et des émotions dans tout genre d’applications.

   (*) Dans sa conception dialectique, une émotion ne s’indique pas par un seul sentiment mais par une paire de sentiments opposés dont leur confrontation provoque l'émotion.

- +
PERSONA < glorifiant > humilié
> orgueuilleux < honteux
interior M suffisant M repentant
I flatteur I offusqué
.
< vantard > ridicule
> élogieux < condamnable
exterior M aimé M haineux
I jaloux I détestable
.
< provoquant > effarouché
> ému < gêné
participatio M digne M choquant
I timide I brutal
.
IMITATIO < modeste > ambitieux
> condescendant < piteux
supérieur M compatissant M maligne
I miséricordieux I envieux
.
< gentil > arrogant
> charmé < intimidé
inférieur M dévoué M dérisoire
I complaisant I têtu
.
< disposé > contrariant
> bienveillant < malveillant
équivalent M généreux M indigné
I reconnaissant I ingrat
.
CONCORDIA < indulgent > sévère
> tolérant < insupportable
supérieur M charitable M rival
I clément I cruel
.
< brave > malséant
> scrupuleux < négligent
inférieur M bon M furieux
I réconciliant I querelleur
.
< obéissant > rebelle
> solidaire < combatif
équivalent M juste M vindicatif
I loyal I traître
.
TEMPUS < plein d'espoir > peureux
attendu > confiant < méfiant
accompli M fidèle M infidèle
I désirable I manqué
.
< courageux > trouillard
inattendu > prudent < précipité
inaccompli M audacieux M lâche
I intrépide I timoré
.
< soulagé > déçu
inattendu > enchanté < désillusionné
accompli M réjouissant M regrettable
I chanceux I maudit
.
< satisfait > frustré
attendu > comblé < las
accompli M content M mécontent
I heureux I amer
.
< serein > anxieux
confirmé > prometteur < déconcerté
inaccompli M persévérant M résigné
I réconforté I consterné
.
< nostalgique > rancunier
confirmé > triomphant < déconfit
accompli M sécurisant M désespéré
I consolant I désolé
.
TEMPUS < étonné > méprisable
> émerveillé < incrédule
imagination M vénérable M horrible
I dédaigneux I obséquieux
.
< captivé > ennuyé
> soucieux < délaissé
implication M intéressé M indifférent
I préoccupé I insouciant
.
< osé > hésitant
> exigeant < capricieux
décision M résolu M douteux
I convaincu I surpris

 

LES SENTIMENTS "PERSONNELS"

 

Tous les sentiments sont personnels bien sûr mais voyons maintenant, pour faire la distinction entre les sentiments relationnels, temporels, créatifs et « personnels », les 24 sentiments qui sont causés par la considération des personnes (les individus) et leur puissance d’agir.

L’estime qu’on a de soi-même, l’image qu’on a des autres, l’idée qu’on a de la valeur personnelle cause les sentiments les plus durables mais aussi les plus sensibles si l’appréciation, pour une raison ou autre, devrait changer considérablement.

Les sentiments causés par la considération de soi-même (interior): l’orgueil, la gloire, la flatterie et l’autosatisfaction, et leurs opposés : la honte, l’humiliation, l’offense et le repentir, concernent tous la puissance d’agir donc son pouvoir. Même s’ils résultent chacun d’une conscience de ses propres qualités et actions, ils tendent à socialiser puisqu’ils sont souvent accompagnés par l’idée de comment les autres nous voient ou pourraient nous voir. On s’imagine donc comment on est imaginé, raison pour laquelle cette catégorie correspond à la catégorie « imagination » des sentiments créatifs. La performance personnelle concerne la compétence de présenter ses capacités de sorte que les autres nous voient comme on est et comme on voudrait que les autres nous voient. De là résulte une double domination : l’application de ses qualités et le contrôle de sa perception par les autres.

L’amour désintéresse et inconditionnel est un des thèmes du romantisme tout comme l’amour impossible. Néanmoins une condition essentielle de l’amour est qu’on est tout à fait intéressé par l’autre, une seconde condition est la réciprocité. L’amour est « la volonté à l’égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon » et « la disposition à vouloir le bien d’une entité humanisée » (postule le Petit Robert). L’amour est vouloir l’autre, de préférence tout proche que lointain, c’est vouloir l’unité malgré les différences. L’espagnol utilise un seul mot pour vouloir et aimer : te quiero. Je t’aime donc je te veux. Et je te veux donc je t’aime. L’amour, la jalousie, l’éloge et la prétention : les sentiments qui sont causés par la considération de l’autre (exterior) se distinguent donc par la volonté, non pas par le pouvoir personnel. Pourtant, quand on éprouve les sentiments opposés, négatifs, il devient clair que notre pouvoir est mis dans les mains de l’autre. La haine fait sentir à quel point une autre personne peut procéder à limiter notre pouvoir et finir par nous endommager, cf. le reproche, la haine, la dérision et la détestation. Etymologiquement ce dernier mot signifie « décapiter », on veut carrément sa tête ! Quand Spinoza dit que « le désir est l’essence de l’homme », il faut en conclure que « ne pas vouloir » signifie la destruction de l’être. Une fois que notre pouvoir se confirme être très réduit, on n’en veut plus de cet amour.

En parenthèse: La confusion des idées entre « les désirs » - ce qu’on veut passionément - et tous « les sentiments » est d’ailleurs la cause de la rigoureuse séparation voulue entre les sentiments (aveuglants) et la raison (éclaircissante), une erreur qu’on reconnaît prudent aujourd’hui.

Après ce qu’on peut et ce qu’on veut par amour, il y a le devoir, l’amour comme obligation envers tout le monde. Ce qui est touché par la commotion, la gêne, le choc et la brutalité est délicatement défendu par la pudeur, le mouvement d’âme, la dignité et la timidité. Dans la dernière catégorie (participatio) il y a les amours dont le motif est la démonstration, la preuve d’humanité. L’amour pour le posthume et le pré-individuel, pour l’embryon et le soldat inconnu. L’amour qui vaut une attitude digne, en public ou en privé : la reconnaissance aux ancêtres et aux anciens, qu’on n’a pas connu personnellement, pour les efforts qui ont facilité notre vie actuelle. C’est également l’amour dont on fait preuve en communauté, en famille, par les cérémonies, les fêtes, les jours de fête, même les spectacles, les expositions et les manifestations. C’est l’amour qu’on cultive pendant les silences d’une minute, les performances en collectivité qui ont la force d’émouvoir.

Le pouvoir donc correspond à la domination (interior), comme le vouloir correspond à l’amour (exterior) et le devoir à la reconnaissance (participatio). On a déjà vu comment l’interaction des trois verbes dans les sentiments créatifs, imagination-intérêt-décision, portent aux actions. Par les sentiments personnels les 3 verbes nous portent à la réflexion. Quand on fait le chemin seul, quand on croise les autres ou quand on est au milieu de la foule, l’esprit nous rapporte les rencontres par le même amour.

 

LES SENTIMENTS "RELATIONELS"

 « Pour être heureux, il ne suffit pas d’avoir le bonheur, il faut encore le mériter » - Victor Hugo 

Dans chaque société ou collaboration, petite et grande, l'affirmation ou le changement des normes sont lié à la structure hiérarchique et ses modifications. Comme on se réfère toujours aux normes en vigueur et à leurs représentants, notre monde de sentiments concordent d'office avec ces derniers. Nos sentiments diffèrent donc 1. selon notre position dans la hiérarchie, 2. selon l'existence d'un accord entre les parties concernées et 3. de notre estimation de l'action qui a causé notre sentiment, vis-à-vis des normes en vigueur (cfr. le système dialectique).

   La détermination de sa position hiérarchique vis-à-vis des autres n'est pas toujours évidente. Souvent il y a en jeu des qualités spécifiques dans des circonstances spécifiques, et donc, une fois on excelle en quelque qualité, l'autre fois on doit céder à l'autre. En ce qui concerne les contrats, les accords sont  souvent implicites: on est considéré comme étant fidèle aux habitudes, comme respectant les codes qui évoluent ensemble avec la société.  

Les relations sans contrat précèdent ou suivent la formation de la société. Ce n'est pas la fidélité aux conventions (uniformité) qui est importante, mais la complémentarité ou la compatibilité avec l'autre ou l'ensemble (unicité). La valeur des qualités de chacun dépend de leur richesse ou leur rareté. Les qualités personnelles sont incomparables et indispensables. Comme dans le troc, qui précédait le commerce monétaire, on peut échanger du bois contre du sel. Les habitants des montagnes apportent du bois pour cuire les aliments, les habitants des côtes apportent du sel pour conserver les aliments. La compétition dans les relations sans contrat ne consiste pas en l'assimilation des habitudes, mais en la simulation des qualités les plus recherchées. Plus il est difficile d'imiter les qualités, plus chers elles deviennent. Le sentiment de référence dans les relations sans contrat est la générosité.

   Dans les relations sous contrat on valorise le comportement en fonction de l'intérêt commun. On doit satisfaire à la même règle, et les mérites sont payés dans la même monnaie. Pour avoir une société à la mesure de tout le monde, on fait abstraction des qualités personnelles et uniques. Cela crée des droits et des devoirs, des récompenses mais aussi des dettes et des amendes. Pour cette raison les relations sous contrat sont plus sujettes à la violence. Si le sacrifice des avantages personnels n'est pas rémunéré comme convenu, des sentiments de frustration ou d'injustice peuvent se transformer brusquement en actes de violence. Le sentiment de référence dans les relations sous contrat est la justice.

   Les catégories de sentiments des relations sans et sous contrat communiquent les unes avec les autres. Dans les relations sous contrat on peut toujours agir de façon informelle. De l'autre côté, dans les relations sans contrat les rapports hiérarchiques vont souvent mener à la création d'une société dans laquelle les personnes avec les meilleures qualités vont (devoir) imposer (l'application) des normes. Dans les relations sans contrat les rapports hiérarchiques sont formés par la disposition de chacun à montrer du respect (supérieur), à faire des sacrifices (inférieur) ou à être généreux. Dans les relations sous contrat les dispositions sensibles sont le résultat de la structure hiérarchique: autorité (supérieur), consentement (inférieur) et obligeance (égalité).

 

LES SENTIMENTS "TEMPORELS"

   Est-ce que nos attentes vont se réaliser? Que ressentons-nous quant aux événements inattendus? Qu'est-ce qu'on devrait éprouver quand on réussit, quand on échoue, quand on oublie de faire quelque chose ou quand on se trompe carrément? Commettre des erreurs est tout à fait humain. Le regretter est le premier pas pour faire mieux, pour ne plus commettre la même erreur, pour enfin apprendre de ses fautes. 

   Le psychologue Américain Neal J. Roese (1997) affirme que lorsque quelqu'un éprouve des regrets, un processus mental démarre afin de réfléchir et de distinguer comment les événements négatifs ou néfastes se sont produits et plus précisément, comment ils auraient dû se passer. A l'exemple du vainqueur de Prix Nobel, Kahneman & Miller (1986), il appelle ce processus "counterfactual thinking", la raison contraire aux faits, la traduction littéralement de l'anglais à laquelle on doit ajouter la connotation d'une intervention qui sert à prévenir quelque chose. Ce processus mental fut décrit initialement lors de l'étude de la comparaison sociale. Appliqués aux catégories des causes de sentiments liés aux attentes (Tempus, dans le système dialectique), les sentiments incitent à une raison dialectique qui a pour but de détecter les alternatives d'une action passée ou future. Parce que si les événements s'étaient passés de façon contraire, ils auraient (au mieux, au pire) mené au sentiment opposé.

   Quoique le regret soit un sentiment négatif, on le considère de toute façon fonctionnel parce que la conscience que les choses ont mal tourné invite à corriger et à normaliser le cours des choses, si irréparables que soient les dégâts, si irrévocables que soient les événements. 

   On éprouve du regret lors d'actions achevées et résultant négatives, en particulier si les actions déviaient à l'improviste du cours normal, si on a agi quand on n'aurait pas dû ou si on n'a pas agit quand il aurait fallu et quand on a eu la possibilité de contrôler et d'intervenir à temps. L'intensité du regret est proportionnelle au nombre ou à la qualité des opportunités qui se sont présentées et qui auraient permis d'éviter le résultat négatif.

   Le sentiment regret (résultat négatif suite à une action imprévue et achevée) a son pendant dans le sentiment de la fidélité (perspective positive d'une action prévue et inachevée). Le sentiment de la fidélité on l'éprouve pendant l'exécution de nos projets auxquels (éventuellement par la force des choses) on ne sait pas assister ou soit qu’on le considère, en se basant sur le cours normal des choses, qu'il n'est pas nécessaire de les contrôler ou de prendre des mesures préventives.

   Il est clair que la raison contraire aux faits ou mieux encore, la raison à contre-expertise des faits, a lieu lors de actions achevées (le regret, le soulagement et autres sentiments de perte ou de succès) et les action inachevées (l'espoir, le désespoir, la frustration, le courage, la sécurité, l'angoisse,...). Selon Roese l'expérience émotionnelle peut être la cause ou la conséquence d'une raison contre-expertisante des faits, soient-ils futurs ou passés. C'est un processus "normal et fonctionnel, qui fait le bilan" des possibles causes ou conséquences de nos actions.

   Dans le cours de nos projets il y a en effet un nombre de scénarios et de résultats possibles. Dans ce contexte il est tout à fait normal - et on tient à dire combien on aime que les choses se passent normalement ! - que nos sentiments indiquent à quelle point est arrivé nôtre projet et comment le projet pourrait aboutir.

 

LES SENTIMENTS "CREATIFS"

L’imagination de ce qui est possible, l’intérêt pour ce qui est important et la résolution de s’engager quand ce qui est important devient possible, font partie du domaine des sentiments : si j’étais un chercheur, je les appelerais « cognitifs », si j’étais un religieux « spirituels » et si j’étais un philosophe je parlerais de sentiments « conatifs ». Mais je suis un artiste et donc je les appelle sentiments « créatifs ». Puisque c’est par ces sentiments que l’on passe de la perception à la conception, dans l’art ou dans la vie.

La religion, la philosophie et la science, compagnons et rivaux dans les domaines existentiels, cherchent sans cesse à décrire et à définir les lois de la nature avec le seul but d’amener à un meilleur décryptage de la vie. Ce sont des lectures métaphysiques qui invitent à la reflexion, à la contemplation et à la recherche et qui aspirent à une large vision, la distance du spectateur et l’objectivité de l’absolu. Raison pour laquelle les sentiments n’y ont jamais obtenu un rôle central. Les sentiments sont souvent dits être trop particuliers, trop immédiats, trop impulsifs, donc aussi mal vus. Assez de raisons de se méfier d’eux. Mais ce sont les sentiments créatifs qui sont aptes à diriger et à gérer les événements cruciaux au moment même où ils se présentent.

Puisque nous parlons de sentiments créatifs, il y a des raisons de comparer la vie avec les arts. On a besoin de savoir si une chose est  réelle, fictive ou illusoire pour la percevoir correctement. Quand rien n’est comme il paraît, la seule mesure se fait par les sentiments qui appartiennent à la catégorie de l’imagination: en sens positif l’étonnement, l’émerveillement, le dédain et la vénération, en sens négatif le mépris, l’obséquiosité, l’incrédulité et l’horreur.

Dans les arts, tant comme spectateur qu’artiste,  on s’en sert sans conséquence parce que l’art est inutile… Dans la vie par contre on attribue des qualités aux personnes, aux objets, aux prestations, aux idées. Et donc l’imagination sous-estime, sur-estime ce qu’elle croit voir et ainsi prête aux choses un certain pouvoir et charisme.

La deuxième catégorie des sentiments créatifs concerne certaines conditions (de vie) qu’on veut (garder). On se sent intéressé ou impliqué. Il s’agit de personnes ou de choses qu’on veut (garder) autour de nous. On est prêt à y consacrer du temps, de l’attention, des efforts : on veut s’investir. C’est ce qui nous occupe, ce qui nous intéresse  (lat. inter-esse: être parmi les choses), ce qui importe. On peut le sentir de façon positive par l’intérêt, la préoccupation, le souci et la fascination, de façon négative par l’ennui, l’indifférence, le délaissement et l’insouciance.

Par la résolution enfin on décide d’obtenir ce qui est vénérable et conditionnel. Aux verbes pouvoir et vouloir s’ajoute le verbe devoir, dès que notre crédibilité est en jeu. On peut se prendre au sérieux (croire ce qu’on veut faire croire aux autres) - ou pas, un moment donné il faut passer à faire ses preuves. En sens positif on sait confirmer par la conviction, l’exigence, la résolution et la témérité. En sens négatif on se met en question par le doute, le caprice, la surprise et l’hésitation. 

La composition et la coincidence de ces trois catégories, les trois verbes (pouvoir, vouloir, devoir) inspirent ce qu’aucune religion, philosophie ou science ne pourrait faire à notre place: donner du sens à ce qui se passe au moment même et passer à l’action. C’est ce que j’appelle « créer ».

Chaque situation devrait mettre en évidence si on peut, veut, doit -ou pas. Voici les 8 combinaisons possibles entre les 3 verbes: 1. on peut, on veut, on doit; 2. on peut, on ne veut pas, on doit ; 3. on peut, on ne veut pas, on ne doit pas ; 4. on peut, on veut, on ne doit pas ; 5. on ne peut pas, on veut, on ne doit pas ; 6. on ne peut pas, on ne veut pas, on ne doit pas ; 7. on ne peut pas, on veut, on doit et 8. on ne peut pas, on ne veut pas, on doit.

                 … à suivre …

 

LES SENTIMENTS IMMERITES

    Qu’on se pose la question si on mérite (un avantage, un inconvénient) ou pas, est évident vu les 144 sentiments qui se mettent en rapport avec les normes. Lorsque le système dialectique établit les sentiments qui signalent dans quelle mesure les actions diffèrent de la norme, les 36 sentiments « immérités » (I), qui sont causés par une soudaine absence de la référence normative, forment par conséquent un groupe « hors catégorie ». Du coup la référence (la conduite, la norme, la loi sur laquelle on se basait) a été négligée, aveuglée ou trompée.

    Peut-être que les sentiments immérités ont moins à voir avec la Justice et inversement plus avec la Fortune et ne jugent donc pas ce qui est (plus ou moins) juste mais plutôt ce qui nous est arrivé arbitrairement. Suite à des catastrophes et des tragédies on examine si notre sort est l’effet d’une faute humaine, d’une force de la nature ou sinon d’une cruauté divine inconcevable. Est-ce que le malheur était inévitable ? Quel rapport y-a-t-il entre le bonheur et le hasard ? Est-ce qu’il y a une systématique qui nous permet de provoquer la répétition du bonheur, ou mieux, d’éviter la répétition du malheur ? Alors que la chance ou un contretemps peuvent avoir des immenses conséquences, il n’y a pas forcément une cause démontrable et encore moins une raison morale. Le hasard n’insulte ou ne respecte personne. Le bonheur et le malheur ne sont pas le bien ou le mal qui nous tombe dessus.

   Mais si on ne supporte pas le sacré ou l’absurdité de ce qui se passe - et de nos jours en effet on aura encore peu envie d’accorder l’insensé à la volonté, l’ire ou la vengeance des dieux comme auparavant - on aura hate de chercher des raisons plus profanes, disons de nature humaine, pourquoi à notre avis on n’a pas été traité selon nos mérites. A ce point le dévouement et l’accommodation réligieuse a fait place à une considération aussi spirituelle et admirative des valeurs, petites ou grandes. Ce qu’on perçoit comme immérité est dans la majorité des cas dû à un manque manifeste de respect pour les risques, les qualités, les coutumes, les possessions, le statut et l’honneur des personnes, les promesses faites, l’avis des autres, la vie des autres, etcetera.

   Qu’est-ce qui vaut dans la vie de quelqu’un ? Toute chose qui est entourée par cette aura quand on méconnait sa valeur ou son importance, on la dérange. Quand on la néglige, ignore ou méprise on finit par la violer. Les espèces, les êtres à naitre ou à mourir, pas assez forts pour se protéger, pas assez nombreux pour se défendre, les liaisons ou situations dangereuses qui méritent étude et prudence avant qu’on s’y rende, les rapports nobles entre les hommes, la parole donnée, l’hommage, les rites et les sacrifices, la propriété, qu’elle appartienne à une seule personne ou à tout le monde. Tout cela est source de sentiments immérités quand on ne montre pas de respect. Ne pas avoir / être respecté est souvent cause du « ne pas avoir mérité ».  Par respect on est prié de ne pas détruire, de ne pas voler ou violer quelconque création naturelle ou humaine. Et si on la change quand même, si on la déforme et ensuite on la chasse ou casse, les sentiments immérités commencent déjà à former la nouvelle réalité, ainsi que la nouvelle norme de cette réalité.

    D’abord on essaye de comprendre pourquoi la référence normative a été trompée, aveuglée ou négligée, pourquoi on s’est trompé ? Ensuite on fera tout pour la restaurer. Mais si la norme précédente nous a dupé, on va sans doute commencer à suivre une nouvelle norme, à remplacer le fil conducteur. Il est clair  que la référence normative est en discussion et qu’on est moralement en doute. Cette dualité explique pourquoi les sentiments immérités positifs sont parfois évalués comme négatifs, comme la flatterie, la jalousie, le désir. Vice versa, des sentiments immérités négatifs sont parfois évalués comme positifs, comme l’entêtement, la consternation, même la cruauté des guerres qu’on mène au nom de Dieu.

    Il y a par le sens de respect et la reconnaissance des mérites « une sorte de créance morale transportable d’une personne à une autre » définit le petit Robert. Voici une définition prudente et aussibien respectueuse du mérite. Qu’est-ce que vaut la vie ? S’il ne suffit pas d’avoir le bonheur pour être heureux, comme dit Victor Hugo, voici la raison pourquoi l’homme avant tout cherche de mériter sa vie, même quand il pourrait être convaincu de l’avoir reçue par hasard. 

 

LA PUISSANCE DE L'AUTORITE

   L’interaction entre les 3 verbes pouvoir-vouloir-devoir (cf. Les sentiments créatifs) est également reflétée par les 3 piliers qui forment la constitution de l’Etat démocratique. Le vouloir correspond au parlement, comme le pouvoir correspond au gouvernement et le devoir à la justice. Cette ressemblance entre la créativité de l’individu et la constitution de l’Etat est le principe qui facilite l’organisation de la société.

    Voici dans ce texte du Traité théologico-politique de Spinoza où figurent les 3 verbes: « La Démocratie se définit ainsi: l’union des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en son pouvoir. De là cette conséquence que le souverain n’est tenu par aucune loi et que tous lui doivent obéissance pour tout ; car tous ont dû, par un pacte tacite ou exprès, lui transférer toute la puissance qu’ils avaient de se maintenir, c’est-à-dire tout leur droit naturel. Si, en effet, ils avaient voulu conserver pour eux-mêmes quelque chose de ce droit, ils devaient en même temps se mettre en mesure de le défendre avec sûreté ; comme ils ne l’ont pas fait, et ne pouvaient le faire, sans qu’il y eût division et par suite destruction du commandement, par là même ils se sont soumis à la volonté, quelle qu’elle fût, du pouvoir souverain.»

    Le « droit naturel » que l’individu cède a la société se traduit donc en droit civil et la puissance individuelle est transformée en pouvoir du souverain. Le philosophe Italien Antonio Negri marque dans L’anomalie sauvage (1982) la différence entre la puissance (potentia) et le pouvoir (potestas) dans le texte Spinozien, tout en  espérant du rassemblement des puissances de chacun, une force révolutionnaire contre le pouvoir de la bourgeoisie, qui conserve l’Etat uniquement pour l’exploitation du capital humain. Mais Spinoza n’est pas contraire au pouvoir du souverain, s’il résulte « de la puissance et la volonté de tous ensemble ». Pour le Spinoza démocratique, « les individus demeurent ainsi tous égaux ». Il n’est pas question de dominer les autres mais de capter et de canaliser la puissance de tout le monde au profit de tout le monde.

    Spinoza, malgré son expulsion de la communauté Juive, ne fait  donc pas la distinction entre des personnes ou fonctions supérieures et inférieures, puisque chacun agit et se comporte selon sa propre nature, irremplaçable et incomparable. Quand Spinoza dit que le « grand poisson mange les petits poissons, en vertu d’un droit naturel souverain sur tout ce qui est en son pouvoir», on peut difficilement maintenir l’idée que nous sommes tous égaux. Il est clair que le petit poisson, pour continuer la métaphore, qu’il craint ou admire le grand poisson, ne pourra jamais manger le grand poisson. D’autre part rien ne va l’empêcher d’estimer, surestimer ou sous-estimer les autres. Pourvu qu’un poisson ait des sentiments, ceux-ci diffèrent selon le statut hiérarchique que le poisson croit avoir.

    Alors  comment faut-il comprendre la proposition de Spinoza que nous sommes tous égaux, sinon devant Dieu ou pour la loi commune, si la société évalue constamment nos compétences par compétitions ?  Est-ce peut-être par revanche contre les autorités de la synagogue que Spinoza nie l’ordre et la structure hiérarchique, provoquant ainsi l’opinion qu’en fin de comptes c’est bien lui, la personne isolée et exclue, qui est devenu l’autorité qui coïncide avec l’histoire ?

    A ce point il faut noter la différence entre l’autorité et le supérieur. L’autorité dans un domaine sert de référence, par le mérite reconnu. On lui donne son respect et sa confiance. L’autorité séduit par son expérience et on admire généralement sa puissance. On est prêt à l’imiter, à suivre ses pas et même son parcours. Le supérieur par contre, poseur et imposeur de son statut et s’il faut du contrat ou de la règle qui nous oblige, est garant de l’ordre établi, de la stabilité. Quand le supérieur sait diviser afin de régner, l’autorité a cette habilité que tout le monde se sent équivalent devant elle, comme si elle personnifiait l’intérêt commun et représentait le progrès de la société - pas forcément l’ordre. En effet, lorsque l’autorité s’absente, les jeux de force entre les supérieurs et les inférieurs s’installent à nouveau. Tandis que le supérieur va intimider et s’imposer, l’autorité est l’exposant de son domaine, de sa société, à chaque instant historique donné.

    En gros : les relations sont déterminées, soit par les normes en vigueur  supervisées par les supérieurs, soit elles sont influencées par les modes en vogue, inspirées par l’autorité. Et donc les sentiments diffèrent conformément. Les relations les plus dynamiques ne sont pas celles entre le supérieur et son inférieur, mais celles entre le supérieur et l’autorité. Mais je viens peut-être d’aborder le chapitre des relations d’amour ?

conception Vertige asbl