"Il est impossible de comprendre la motivation humaine sans l'empathie." - S. Spielberg
LA DRAMATURGIE DES SENTIMENTS & LA ROBOTIQUE
Nous acceptons de plus en plus que nos sentiments sont fonctionels et s'inscrivent dans un schéma rationnel et éthique. On nous encourage à bien écouter notre corps et notre coeur afin de nous sentir mieux. Lorsqu'on reconnaît les sentiments et le pourquoi de ce qu'on éprouve, on sait leur donner une place.
Avec tout ce qu'on sait à propos des différents sentiments, on pourrait programmer des robots autonomes! Si les sentiments sont bien le moteur de nos actions, notre mécanisme de conduite, alors on devrait être capable de construire des robots autonomes ?
L'étude des sentiments occupe une place bien centrale dans des disciplines scientifiques comme l'intelligence artificielle et la robotique. Plusieurs projets ont pour but de donner une apparence plus humaine aux robots, et se concentrent sur la reconnaissance et la simulation des sentiments par des machines. Ces disciplines se trouvent dans une transition entre l'ère des robots automatiques (ceux qui reconnaissent, simulent et répètent des mouvements) et l'ère des robots autonomes (qui savent prendre des décisions parmi de multiples possibilités).
Le thème de plusieurs histoires d'humanoïdes (moitié humaine, moitié robot) est que ces créatures n'ont ni morale ni sentiments. Et que donc il vaut mieux que les robots ne deviennent pas trop autonomes. En effet, la création du robot autonome pourrait bien dépendre de la bonne intégration des sentiments normatifs et dynamiques.
La robotique quotidienne ne lutte pas avec la question de savoir si les sentiments peuvent servir, plutôt se pose-t-elle la question: "quels sentiments sont pertinents et utiles dans la prise des décisions qualitatives?" Dans les chapitres suivants je veux montrer que les 144 sentiments du système dialectique sont 144 "jugements normatifs" qui conduisent l'homme et pourquoi ils pourraient également faire part du moteur d'une machine.
Peut-être s'agit-il plus d'un rêve que d'une conviction, que l'étude du vocabulaire des sentiments (l'émologie) et l'art des contes (la dramaturgie, la narration) peuvent apporter un bon coup de pouce à la robotique. Ce qui me conforte dans cette conviction est 1. la possibilité de systématiser les sentiments, et 2. la structure fonctionnelle sur laquelle est construit chaque drame.
Au moment où on comprend le mécanisme logique des sentiments d'une part, et les structures de narration de l'autre part, il devient possible de donner une trace d'humanité aux robots.
NARRATOLOGIE ET EMOLOGIE
Un robot autonome, que l'on veut fonctionnel et plein de sens, non seulement prendra des décisions de façon indépendante, mais s'inscrira aussi dans un processus qui le mène à son but.
On peut imaginer un tel personnage au croisement de deux axes, l'un horizontal, l'autre vertical.
* L'axe vertical en dramaturgie représente la ligne temporelle entre le début et la fin de l'histoire, la ligne des attentes, qui est parallèle à la ligne de la motivation vers l'intérêt.
* L'axe horizontal en dramaturgie représente la tension entre le personnage et le milieu, les relations du personnage et les normes et les valeurs qui déterminent son comportement.
L'important maintenant est que chaque "nouveau fait" peut influencer ou changer les sentiments du personnage, peut donc influencer le bilan entre ses sentiments opposés et même le pousser à entreprendre des nouvelles actions appropriées. Une scène qui n'apporte pas des nouveautés n'est pas fonctionnelle et ne fait pas avancer l'histoire. Chaque nouveau fait peut concerner plusieurs catégories de sentiments (voir le système dialectique) et suivant un triple procédé:
1. En principe, l'apparition du nouveau fait, met en marche les fonctions cognitives, l'imagination et l'interprétation (2 catégories);
2. Ensuite le fait peut changer, éventuellement simultanément, l'image de soi, de l'autre et du public (3 catégories), les relations (6 catégories) et les attentes (6 catégories);
3. Finalement le nouveau fait peut introduire une réaction par le pouvoir de décision (1 catégorie).
LES ROBOTS VERTUEUX
Au robot on peut tout demander, surtout ce que les humains ne savent ou ne désirent pas faire. Ce qu'on attend d'un robot c'est qu'il fasse bien son boulot. On peut demander au robot de tuer quelqu'un, ce qui est mauvais, mais on va le programmer peut-être de façon à ce que la machine malgré tout réponde à nos attentes sans se poser trop de questions. Quand même, avant d'intégrer les sentiments dans la machine, il faut étudier le rapport entre les sentiments et les vertus, comme le faisaient les philosophes antiques et médiévaux.
Selon Thomas d'Aquin la vertu est le juste milieu entre deux sentiments opposés ou bien l'opposé extrême d'un vice, qu'elle tente de maîtriser. Ce en quoi consiste l'action vertueuse, dépend d'une personne à l'autre, d'une situation à l'autre, dit Thomas d'Aquin. Il se pose également la question de savoir si la vertu est innée ou apprise. Pour les robots, évidemment, la question est superflue.
Une anthologie des Vertus. Dans La Divina Commedia de Dante s'opposent aux 7 pêchés capitaux les 7 vertus qu'on connait le mieux: la vanité - l'humilité, l'avarice - la générosité, la colère - la bonté, la diligence - la paresse, l'envie - la miséricorde, la chasteté - la luxure, la gloutonnerie - la modération. La tradition chrétienne cultive 4 vertus cardinales: la pondération, le courage, la justice, la modération, et les 3 vertus divines: la miséricorde, la fidélité et l'espérance. Thomas d'Aquin décrit aussi d'autres vertus: la pitié, l'ouverture d'esprit, la persévérance, la gentillesse, la tolérance, la pauvreté, la virginité, la sagesse, la connaissance, le savoir-faire, l'intelligence et l'être ludique. Dans ses écrits Spinoza ne parle pas de vertus mais de "potentiam animi", le pouvoir de l'âme, qui maîtrise les passions: la bonté, la sobriété, la modération et la chasteté. Dans son Traité politique et théologique, il nomme aussi la vertu de la tolérance, c'est à dire la liberté de respecter l'opinion de l'autre. Pour Adam Smith tout ce qui est louable et provoque l'admiration de spectateurs impartiaux, est vertueux, comme par exemple l'ambition. Le philosophe contemporain Comte-Sponville ajoute à cette liste la modestie, la magnanimité, la compassion, la reconnaissance, la bonne foi, l'humour, l'amour et l'éros, la courtoisie ou la politesse (qui est d'après lui à l'origine de toutes les vertus). Je termine cette anthologie avec un dicton populaire: Le repentir est le printemps parmi les vertus.
Voici les virtus dans les catégories du système dialectique:
| + | - | |||
| PERSONA | < | glorifiant | > | humilié |
| > | orgeuilleux | < | honteux | |
| interior | M | suffisant | M | repentant |
| I | flatteur | I | offusqué | |
| . | ||||
| < | prétentieux | > | ridicule | |
| > | élogieux | < | condamnable | |
| exterior | M | aimé | M | haineux |
| I | jaloux | I | détestable | |
| . | ||||
| IMITATIO | < | ému | > | imperturbable |
| > | condescendant | < | piteux | |
| supérieur | M | compatissant | M | malin |
| I | complaisant | I | têtu | |
| . | ||||
| < | modeste | > | ambitieux | |
| > | gentil | < | arrogant | |
| inférieur | M | dévoué | M | dérisoire |
| I | miséricordieux | I | envieux | |
| . | ||||
| < | disposé | > | contrariant | |
| > | bienveillant | < | malveillant | |
| équivalent | M | favorable | M | indigné |
| I | reconnaissant | I | ingrat | |
| . | ||||
| CONCORDIA | < | indulgent | > | sévère |
| > | tolérant | < | insupportable | |
| supérieur | M | charitable | M | rival |
| I | clément | I | cruel | |
| . | ||||
| < | brave | > | malséant | |
| > | scrupuleux | < | négligent | |
| inférieur | M | bon | M | furieux |
| I | réconciliant | I | querelleur | |
| . | ||||
| < | obéissant | > | rebelle | |
| > | solidaire | < | combatif | |
| équivalent | M | juste | M | vindicatif |
| I | loyal | I | traître | |
| . | ||||
| TEMPUS | < | plein d'espoir | > | peureux |
| attendu | > | confiant | < | méfiant |
| accompli | M | fidèle | M | infidèle |
| I | désirable | I | manqué | |
| . | ||||
| < | courageux | > | trouillard | |
| inattendu | > | prudent | < | précipité |
| inaccompli | M | audacieux | M | lâche |
| I | intrépide | I | timoré | |
| . | ||||
| < | nostalgique | > | rancunier | |
| confirmé | > | triomphant | < | déconfit |
| accompli | M | persévérant | M | résigné |
| I | consolant | I | désolé |
Ce qu'on remarque en examinant cette liste, est que les sentiments inférieurs et l'attitude de soumission sont souvent vus comme des vertus. Pouvoir éviter la violence par la compréhension des autres est également une qualité fort bien considérée. Dans les catégories temporelles figurent la confiance aveugle dans l'autre et la confiance en soi, raison pour laquelle une certaine prudence et la pondération sont aussi bien placées.
Il y a sans doute d'autres vertus qui peuvent servir à notre robot, comme l'obéissance. Il est de toute façon important de comprendre comment tous les sentiments se rapportent avec ces sentiments que notre culture a promu au rang de vertu.
LA REALITE ET LES SENTIMENTS
La question suivante est de savoir comment la machine va utiliser les 144 sentiments dans une situation complexe. Les jugements normatifs suivront les jugements descriptifs. Cela veut dire que la machine devra tout d'abord voir et comprendre la situation avant de pouvoir prendre la bonne décision et agir en adéquation avec le but qui lui a été fixé.
La perception de la réalité d'un environnement dépend fort du but qu'on cherche à atteindre. Le robot a également besoin d'une raison d'être. Est-ce qu'un robot va mener un débat ou une discussion, est-ce qu'il va régler le trafic ou est-ce qu'il va sélectionner le meilleur candidat pour un poste ? Tout est possible, si on se fixe un but. Sans but on ne sait pas prendre les bonnes décisions. Ca ne veut pas dire qu'avoir des sentiments sans but est inutile. Avec les sentiments on peut toujours faire un profil, mais le profil de quelqu'un n'est pas sa raison d'être. Un robot dépressif serait comme un homme dépressif, qui éprouvé tout une série de sentiments sans savoir quoi en faire.
Il est indispensable de programmer le but que le robot doit atteindre car c'est quelque chose qu'il ne sait pas faire lui-même. De toute façon, pour les robots comme pour les humains et les personnages dramatiques, la meilleure façon d'activer les sentiments, est de mettre l'individu dans une situation conflictueuse et de lui fixer comme but de se sauver.
Maintenant que le but du robot est programmé, il pourra commencer à comprendre l'essentiel de sa situation. Il comprend un minimum la réalité qui l'entoure et sa raison d'être. Bientôt il prendra sa première décision autonome.
LE MECANISME DE L'EMOTION
Il est maintenant question de comprendre le mécanisme qui se met en marche lorsqu’on éprouve une émotion. Mécanisme? La première apparition de l'émotion est bouleversant, une confusion de significations devant lesquelles on reste perplexe. Mais tout ce qui va récupérer encore du sens petit à petit tourne déjà dans tous les sens possibles, comme une boussole quand on la sort. L'émotion, c'est le doute urgent concernant nos intérêts. On a besoin de s'orienter au plus vite et se reconnaître quelque part. A la limite, l'incidence de l'événement qui nous arrive peut être essentielle ou accidentelle, tragique ou comique. Et donc l'émotion, dont on a besoin pour s'en sortir, est un mécanisme très sensible.
Voilà le mécanisme de l'émotion en 3 phases. Elle commence donc par un bouleversement des sens. Ensuite elle prend la mesure du rapport entre deux sentiments opposés, qui permettra de connaître les dimensions du vécu. Finalement l'émotion vécue à fond va régler le sens de la proportion entre les valeurs opposées, faisant le bilan des avantages et inconvénients qui résultent de la nouvelle situation.
Etre bouleversé, c'est la phase initiale, le début de l'émotion. C'est l'impression devant l'important. C'est le constat du changement. C'est l'être surpris par l'opposé de sa conviction, ce qui nous met sens dessus dessous. Mais ça ne devrait pas durer trop longtemps - pour ne pas finir par nier son sujet - qu'on sache à quel propos on sent du changement et quelle question en est la cause. Ce qui a fait pencher la balance, on a besoin d'en connaître les propriétés et les proportions.
L'émotion traite le rapport entre deux sentiments opposés, leur proportion qui a changé significativement. Comme les muscles à fonction opposée d'un bras qui pèse le poids d'un objet dans la main, on compare en contrastant le minimum et le maximum. Pour chaque mouvement que le corps humain peut exécuter, il y a en effet un muscle qui se contracte et un autre qui se décontracte. De façon analogue, pour chaque motivation que l'être humain peut avoir, il y a un sentiment qui signale le pour et un autre qui signale le contre. On sous-estime, on surestime et en rapprochant les idées du poids minimal et du poids maximal, on devine le poids exact. Si on examine la vraie mesure en comparant des valeurs opposées en présence des faits, c’est parce que le sujet de l'émotion est essentiellement la coexistance de deux vérités contradictoires.
Quand il est inévitable qu'on vit selon une seule vérité et qu'on ne peut accepter une seule vérité, dans chaque émotion il y a forcément deux vérités qui s'alternent. L'émotion est là pour nous faire sentir une autre vérité, la vérité d'un Autre, tout à fait possible mais incompatible avec la première. Rappelons encore Spinoza qui pose l'axiome suivant: "Si, dans le même sujet, deux actions contraires sont provoquées, il devra se faire un changement nécessairement, soit dans l’une et l’autre, soit dans une seule, jusqu’à ce qu’elles cessent d’être contraires" (Ethique, début de chapitre V). C'est donc par les sentiments opposés que les deux vérités s’affrontent jusqu’à ce que l’une s’impose sur l’autre. L'émotion, c'est la logique en cours.
Les sentiments se trouvent entre l'émotion et la raison, comme moyen médiateur, comme un moyen de juger les événements. La troisième phase de l'émotion considère les intérêts en jeu et définit les limites de l'acceptable. On est poussé à comprendre quelles limites ont été franchies pour mettre en évidence quelles vérités? Qui est poussé à faire quoi et par quelles motivations légitimes? A moins que les hostilités entre les sentiments opposés ne cessent, on va continuer à minimaliser ou maximaliser l'importance des limites. Mais qu’importe si on est opportuniste ou à la service de ses principes, on ne mettra fin à son émotion que quand la raison aura réparti les sentiments selon une proportion juste voir raisonnable.
Et tout ça, un robot pourrait sentir, penser et retenir ? Pourquoi pas ? C'est du binaire. C'est ce que la fonction sinusoïdale est au mouvement vibratoire, l’ironie à la linguistique, les muscles à fonction opposée à l'anatomie du corps et les sentiments opposés à notre équilibre. Les points de référence opposés sont en mouvement réciproque. A la base du mécanisme de l'émotion est la dialectique qui est en effet comparable avec des autres phénomènes qui peuvent servir comme exemple, comme des points de repère et encore pour savoir à quel point des lois de la physique, de la logique, de la mathématique et du magnétisme peuvent être utiles dans la traduction de ce processus mi-mental mi-physique, qu’est l'émotion, au service d'un robot.